La collection d’art moderne de Renault, constituée entre 1967 et 1985, est riche de quelque 300 œuvres d’une trentaine d’artistes majeurs : Arman, Dubuffet, Tinguely, Vasarely… Des visionnaires qui, à la fin des années 1960, ont renouvelé la place de l’art dans une société modernisée. Cette période d’effervescence technique, culturelle et sociale est propice au rapprochement de deux mondes pourtant éloignés : l’art et l’industrie.

COLLECTION RENAULT D'OEUVRES D'ART CONTEMPORAIN

Ann Hindry, conservateur de la collection d'art Renault

Sous le signe d’une collaboration active

La collection Renault est très singulière dans son approche. Distincte du mécénat classique, elle ne vise pas l’achat d’objets d’art déjà achevés. La démarche, développée de 1967 à 1985, est à la fois plus ambitieuse et pragmatique : œuvrer pour une collaboration active entre des artistes précurseurs et Renault, alors locomotive industrielle d’une France en pleine transformation.

Renault met à disposition des artistes un soutien technique, logistique et humain. L’aventure débute avec Arman, qui développe alors son art à partir d’objets issus de la vie contemporaine, et accepte avec enthousiasme de venir travailler à l'usine Renault. Au cœur de la technique, il découvre de nouvelles formes et des matériaux inédits. 

Un atelier de création à grande échelle qui ouvre la voie à d’autres collaborations aussi fructueuses qu’inattendues : fourniture de pièces automobiles pour les expansions de César, expertise des ingénieurs Renault pour répondre aux interrogations techniques d’un Vasarely ou d’un Dubuffet, approvisionnement de Rauschenberg ou de Tinguely qui ironisent sur les débris de la société industrielle…

Les artistes de notre collection

Si les artistes de la collection sont aujourd’hui mondialement reconnus, tel n’était pas forcément le cas lors de leur collaboration avec Renault. C’était là toute l’audace de ce projet qui fait de Renault un pionnier en mécénat plutôt qu’un simple collectionneur. Tour d’horizon de ces artistes.

Doisneau (1912 – 1994)

Robert Doisneau est un photographe français, considéré comme étant l'un des grands photographes humanistes du XXe siècle. Formé à l'école de la vision moderniste, il opte pour une approche photographique qui privilégie les « tranches de vie ».

Doisneau a pratiquement commencé sa carrière de photographe chez Renault. Embauché par le constructeur à l'âge de 22 ans, il est chargé d'une double mission : d’une part photographier la vie de l'usine, c'est-à-dire les machines, les ateliers, les chaînes de montage, ainsi que la vie des ouvriers sur leurs lieux de travail (la cantine, l'infirmerie, les cuisines, les écoles d'apprentis, etc.) ; de l'autre, réaliser des clichés destinés à promouvoir les voitures de la marque dans l'univers alors naissant de la publicité.

Exposition de Doisneau à Pekin - Galerie du Temple Hôtel

Exposition Doisneau à Pékin - Galerie The Temple Hotel

Tout en rendant compte dans les moindres détails du fonctionnement d'une grande entreprise, ses photos nous donnent à voir les portraits des hommes qui y travaillent, minuscules à côté des machines, mais dignes, insoumis malgré l'anonymat et le caractère répétitif de leur tâche. Si le destin « anthropophage » de l'industrie est manifeste, dans la répétition des objets qui saturent le champ de vision, on ne perd jamais de vue l'irréductible spécificité des silhouettes lilliputiennes qui s'affairent parmi eux.

Arman (1928 – 2005)

Arman, peintre, sculpteur et plasticien français, est l’un des membres fondateurs du groupe des Nouveaux Réalistes. C’est en 1967, acte fondateur de la collection Renault, qu’Arman est approché par le constructeur automobile. Objectif : travailler à l’usine, « mon magasin de couleurs » comme l’appellera l’artiste.La perspective de tester son triptyque production – consommation – destruction sur des objets industriels le séduit : « en me montrant comment ces éléments étaient fabriqués et préparés avant d’être montés à l’usine, on m’a donné beaucoup d’appétit. »

LA COLLECTION D'ART RENAULT

Accumulation Renault - 1974. 247 X 628 cm

Trois grandes catégories d’œuvres sont ainsi réalisées par l’artiste sous l’égide du service recherches, art et industrie de Renault. Dans la première, les pièces sélectionnées par Arman sont soigneusement agencées au sein de l’œuvre. L’Accumulation Renault n°114, constituée d’hélices de ventilateurs, est à ce titre emblématique.

L’Accumulation n°115, qui superpose de manière chaotique des exemplaires du logo Renault, relève de la deuxième catégorie d’œuvres. Accumulations en vrac, elles détruisent tout repère spatial pour imposer leurs propres normes, imprévisibles et déroutantes.

Le troisième groupe d’œuvres est le plus spectaculaire. Plus proches de la sculpture, ces œuvres sont composées d’accumulations de pièces de carrosserie. Le résultat est à l’image de l’Accumulation Renault n°152 : colossal.

La fructueuse collaboration de l’artiste et de l’industriel sera littéralement scellée dans la pierre. Deux murs d’accumulations de 6 mètres de large sont intégrés dans l’architecture du siège de Renault début 1974. Constituées de boîtes de culasses sciées et juxtaposées sur un fond noir, ces deux œuvres sont étonnement vivantes et harmonieuses.

Toutes ces œuvres ont pour toile de fond, une analyse des enjeux de la perte d’identité liée à la production en série. « Le fait d’avoir visité en détail les usines, plus que visité, d’y avoir un peu vécu, m’a confirmé la nécessité d’une forme d’existence moderne », conclura Arman.

Jean Dubuffet (1991 – 1985)

Jean Dubuffet est un peintre, sculpteur et plasticien français. Il est le premier théoricien de l’Art Brut.

Dubuffet réduit volontairement sa palette à 3 couleurs : rouge, bleu, noir. C’est le cycle de l’Hourloupe. Parallèlement à cette épuration chromatique, il cherche à créer un art monumental « habitable » et se tourne vers les nouveaux matériaux à usage industriel : polystyrène, polyester expansé, résines synthétiques. La proposition de collaboration formulée par Renault en 1973 entre donc en parfaite résonance avec ses préoccupations.

LA COLLECTION D'ART RENAULT

Réserves de la collection, sous-sol du siège social de Renault à Boulogne-Billancourt

Trois grandes catégories d’œuvres sont ainsi réalisées par l’artiste sous l’égide du service recherches, art et industrie de Renault. Dans la première, les pièces sélectionnées par Arman sont soigneusement agencées au sein de l’œuvre. L’Accumulation Renault n°114, constituée d’hélices de ventilateurs, est à ce titre emblématique.

L’artiste a mis à contribution la technologie et les ingénieurs de Renault pour produire des œuvres audacieuses. Pour préparer les maquettes de ses grandes sculptures habitables, il a recours à la Delta 3D, machine de Renault destinée à agrandir les modèles automobiles sur maquette. Le Roman burlesque (suite de 18 tableaux spécialement conçue pour les salons de Renault) compte parmi les chefs-d’œuvre du cycle de l’Hourloupe. Les Paysages castillans amorcent, quant à eux, le cycle suivant, avec un retour aux couleurs et au format rectangulaire classique. Ces œuvres majeures ont bénéficié tout à la fois du génie de l’artiste et de la technique de l’industriel.

Victor Vasarely (1908 – 1997)

Victor Vasarely est un peintre et plasticien d’origine hongroise et fondateur de l’art optique. Cet art centré sur l’esthétique du mouvement est très influent dans la seconde moitié du XXe siècle.

Désireux de moderniser son image, Renault fait appel à Vasarely qui collaborait avec Renault depuis 1967 pour créer en 1972 son nouveau logo que son fils Yvaral réalisa avec lui. Issu de l’univers publicitaire, Vasarely met ses talents graphiques au service de la marque au losange. Métamorphosé, le logo conserve le losange mais affiche des lignes épurées, dynamiques et angulaires. Un style seventies qui a depuis été revisité pour coller aux nouveaux codes esthétiques plus arrondis de la marque.

LA COLLECTION D'ART RENAULT

Vega Blue, 1970. Huile sur toile

C’est également au bord des autoroutes que se concrétise la collaboration entre Vasarely et Renault. Selon l’artiste, « l'autoroute réalise le mariage heureux des paysages naturels et artificiels ». Dans cette perspective, Vasarely construit avec la technologie de l’entreprise de gigantesques signaux destinés aux abords des autoroutes. Le laboratoire des peintures de Renault, interrogé, préconise l'emploi de tôle émaillée pour résister aux intempéries. Un transfert de connaissance effectif qui illustre bien la nature des rapports entre les artistes et Renault.

Erró (1932 – )

Erró, né Guðmundur Guðmundsson, est un peintre islandais. En 1958, Erró s’installe à Paris. Il commence très vite à déployer un vocabulaire figuratif très réaliste issu des images médiatiques un pop art européen, faisant échos aux démarches des artistes anglo-saxons.

Motor Scape 1984, 200 x 300 cm Huile sur toile

Motor Scape - 1984. Huile sur toile, 200 x 300 cm

Erró est sollicité par Renault en 1984. Il se plonge alors avec délice dans la gigantesque base d’images de l’entreprise. L’artiste nourrit ainsi sa créativité et produit une série d’œuvres emblématiques où la peinture historique se mêle à l’univers de l’automobile. Une collaboration qui laissera à l’artiste « le souvenir d’une sorte d’idylle sans le moindre accroc ».

Jesús-Rafael Soto (1922 – 2005)

Jesús-Rafael Soto est un peintre et sculpteur né au Venezuela. Il s’installe à Paris en 1950 et collabore, dès 1955, avec Vasarely, Tinguely et Le Parc entre autres à l’exposition Le Mouvement. Celle-ci inaugure la naissance de l’art cinétique.

Le point d’ancrage de la réflexion artistique de Soto est l’espace et la perception visuelle. Espace englobant, restreint, distordu ou sublimé, toutes ses variantes sont explorées par l’artiste : « c’est le leitmotiv de mon œuvre ».

Vibration 1974. Bois et métal Détail et vue in situ dans le hall du Square com

Vibration - 1974. Bois et métal

Un espace toujours mis en mouvement qui, invite le spectateur à s’y plonger. En 1974, Renault propose à Soto de mettre à profit sa réflexion sur l’espace au sein des locaux de l’entreprise. Il s’agit de travailler sur le hall et la cantine de son nouveau siège : l’artiste est séduit par la fonctionnalité et l’ouverture de l’espace qui lui est confié. Pour Renault, le cahier des charges reste classique, bien que précurseur. Le hall est un lieu de valorisation symbolique qui doit refléter tout à la fois les valeurs d’excellence technologique, de modernité et d’autorité propres à un grand groupe public.

Jean Tinguely (1925 – 1991)

Jean Tinguely est un artiste suisse emblématique du mouvement des Nouveaux Réalistes. Dans les années 1930, Tinguely étudie à l’École des arts et métiers de Bâle. Après la guerre, il multiplie les expositions en France et en Suisse.

C’est en 1960, avec son Hommage à New York, que Tinguely accède à la reconnaissance internationale. Machine autodestructrice présentée en exterieur,  l’Hommage est constituée d’objets trouvés dans les décharges et monter en un gigantesque assemblage.Ensuite il continue dans l’assemblage d’objet hétéroclites qui vont constitués nombre de machines noires animées de mouvements inattendus.

Requiem pour une feuille morte, 1967, Eos XII, 1967, Bascule V, 1967, et Eos VIII, 1966 - Exposition au musée Tinguely à Bâle

Requiem pour une feuille morte - 1967. Eos XII, 1967, Bascule V, 1967, et Eos VIII, 1966. Exposition au musée Tinguely à Bâle

Passionné de mécanique et excellent ingénieur, Tinguely est naturellement approché par Renault. Parmi les œuvres issues de cette collaboration, Requiem pour une feuille morte conçue en 1966 pour l’Exposition universelle de Montréal. Sculpture monumentale , Requiem est un gigantesque rouage de bois, cuir et métal, recouverts de noir. Sa passion pour l’automobile pousse également Tinguely à réaliser Pit-Stop (1984-1985), dans un hangar loué par Renault. Cette œuvre est une sculpture composée de pièces de moteurs et de carrosserie de Formule 1 choisies par l’artiste à l'usine Renault Sport.